Association GERES

La valeur sociale du carbone révélée

La tarification du carbone sera probablement l’un des ingrédients de l’accord sur le climat négocié lors de la COP21. En 1997, le protocole de Kyoto avait lancé les festivités via un système international d’échange de quotas d’émission de CO2. Il donnait naissance à un prix international du carbone qui fait référence aujourd’hui. Mais le carbone a plusieurs prix et résumer une tonne de CO2 au seul prix défini par un marché, c’est faire l’impasse sur sa valeur sociale.

Le carbone au prix de marché

On peut donner un prix au carbone et ne plus y toucher. Il s’agit dans ce cas d’une mesure fiscale, souvent dénommée « taxe carbone ». Elle fixe un signal-prix et l’inscrit délibérément sur le long terme. Si le risque de cette taxe est de peser sur le budget des acteurs concernés (ménages, entreprises), elle a l’avantage d’orienter profondément les investissements et nos choix de consommation. Comme tout impôt, elle alimente les caisses de l’État qui l’a mise en place et, selon le degré de volonté politique, elle peut constituer un levier financier important de transition vers une économie bas-carbone. Aujourd’hui, neuf pays et régions, situés principalement en Europe, taxent leurs émissions carbonées. Le prix par tonne de carbone émise s’échelonne de 17 € au Royaume-Uni à 118 € en Suède. En France, ce dispositif fiscal s’appelle la contribution climat-énergie. Elle se base sur une tonne de carbone à 14,5 € en 2015.

Le prix du carbone qui fait le plus souvent référence est celui défini par le marché, en fonction de l’offre et de la demande. Depuis la signature du protocole de Kyoto, une quantité de droits à émettre du CO2 (les quotas d’émissions) est allouée chaque année aux acteurs sous contraintes réglementaires. Pour se mettre en conformité avec leurs plafonds d’émissions carbone, ils ont la possibilité d’échanger ces droits sur une place financière commune. En Europe, il s’agit de l’EU ETS – Emissions Trading System. Le prix du carbone y fluctue sans cesse car dépendant de nombreux facteurs extérieurs : une crise économique va ralentir la production industrielle, une météo clémente en hiver va limiter les besoins en chauffage, les coûts de l’énergie vont influencer le marché, etc. Loin des 30 € la tonne de CO2 fixée par les économistes pour inciter les industriels à plus d’éco-responsabilité, le prix du carbone est déconnecté de l’urgence grandissante à changer de modèle.

Le carbone social, une valeur concrète

tribune carbone socialeAu-delà d’un prix de marché qui concerne exclusivement les acteurs sous contrainte réglementaire, il y a un prix du carbone social payé volontairement par celles et ceux qui souhaitent s’engager dans une action de solidarité internationale. Ce prix est révélé à travers la réalité de terrain d’un projet de développement économe en CO2. Le coût d’abattement d’une tonne de gaz à effet de serre sur ces projets va dépendre directement des impacts socio-économiques dont bénéficient les populations cibles. Lorsque ces projets visent à renforcer les capacités des communautés locales, à structurer une filière économique locale, ou bien à organiser le déploiement à grande échelle de solutions d’efficacité énergétique, le prix du carbone revêt une valeur sociale. Le plus souvent menés dans les pays en développement, ces projets suivent des procédures de certification très strictes et font l’objet de vérification par un tiers indépendant. Ils délivrent autant de crédits carbone qu’ils ont évité d’émissions de CO2.  Ces crédits sont ensuite vendus par les opérateurs de compensation carbone aux entreprises, particuliers ou collectivités locales des pays industrialisés. Chaque opérateur est différent et fait valoir sa spécificité, sa vision, son éthique.

Ce mécanisme de compensation participe ainsi au cofinancement du développement bas-carbone des pays les plus vulnérables face aux changements climatiques. Au Cambodge, en 10 ans, la compensation a par exemple permis à l’ONG GERES de diffuser plus de 3 millions de foyers de cuisson améliorés et d’aider 40 % de la population cambodgienne à limiter leur précarité énergétique. Elle a professionnalisé et pérennisé une filière locale de producteurs et de diffuseurs de ces équipements de cuisson tout en évitant plus de 2,5 millions de TéqCO2.

Face au tarissement de l’aide publique au développement, les ONG doivent faire preuve d’innovation et d’imagination en matière de financement de leurs activités. Elle participe donc depuis 15 ans à l’émergence d’une finance carbone porteuse de valeur sociale, solidaire et responsable. Certaines de ces associations ont réussi à développer une expertise carbone spécifique reconnue sur la scène internationale en faisant valoir leurs approches systémiques d’un projet de développement. Aujourd’hui, les crédits carbone issus de ces projets sont proposés en moyenne entre 15 et 25 € quand le marché européen les affiche à 0,40 € (Prix au comptant du CER - crédit carbone MDP - en février 2015 sur l’EU ETS). Les acheteurs de ces crédits carbone à forte valeur sociale doivent accepter de payer ce juste prix et s’efforcer de ne pas étouffer un vendeur par une négociation trop dure. En clair, ils doivent favoriser la qualité plutôt que la quantité. Un projet carbone qui ne se limite pas à son unique dimension climatique est imprégné d’une histoire mêlant implication des populations, développement socioéconomique pérenne et préservation de notre environnement. Cette histoire a un coût, bien plus élevé que ce que souhaiteraient payer certains acheteurs se revendiquant d’un soutien au carbone social.

Le carbone social doit être reconnu et soutenu, notamment par les acheteurs et les institutions publiques qui participent au développement du marché de la compensation carbone volontaire. Le carbone social participe à l’humanisation du défi climatique, indispensable pour susciter l’adhésion de tous les peuples en vue de la COP21, et bien après. Son visage est celui de communautés vulnérables face à la montée des eaux, de millions de familles exposées aux pollutions intérieures, à celles qui voient leur sécurité alimentaire menacée, ou à ces forêts qui disparaissent emportant avec elles la richesse de notre biodiversité. Le carbone social ressemble à tout ce qui a une valeur, plutôt qu’un prix.

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Renaud Bettin - Responsable Solidarité climatique au GERES

Cette tribune a été publiée sur le blog ID4D de l'Agence Française de Développement