Textile au Cambodge : derrière chaque vêtement, tout un système à transformer
Diminuer la consommation d’énergie des usines est indispensable. Mais face aux effets du changement climatique, aux inégalités de genre et aux fragilités sociales, la transition du secteur textile ne peut pas être uniquement technique. À l’occasion de la Journée mondiale de la mode, le 21 août, ce décryptage s’appuie sur l’expérience du Geres au Cambodge et sur une étude conduite avec CARE et l’association cambodgienne Alliance for Conflict Transformation pour explorer les conditions d’une industrie plus juste et résiliente.
Dans le secteur cambodgien de l’habillement, de la chaussure et du textile, les femmes représentaient 75,5 % des effectifs en 2024. © 2024 Monyroath Kun / CARE Cambodia.
Un vêtement n’est jamais seulement un assemblage de fibres. Il mobilise de l’énergie, des équipements, de l’eau, des matières premières et des chaînes d’approvisionnement internationales. Il dépend aussi du travail de milliers de personnes, de leurs conditions de vie, des services publics auxquels elles peuvent accéder et des territoires qui accueillent les usines. Au Cambodge, cette réalité apparaît avec une acuité particulière : le secteur de l’habillement, de la chaussure et du textile est à la fois un pilier économique et l’un des lieux où se croisent les transitions énergétique, sociale et climatique.
Un secteur essentiel, mais placé sous tension
Premier employeur formel du pays, le secteur offre des revenus réguliers à une main-d’œuvre très majoritairement féminine. Pour de nombreuses femmes, l’emploi en usine a renforcé l’autonomie financière et la capacité à contribuer aux dépenses du foyer. Les salaires envoyés vers les zones rurales soutiennent également des familles et des économies locales bien au-delà des bassins industriels. Une bonne partie des salaires bénéficient aux communautés rurales : les familles et les économies locales sont soutenues, bien au-delà des bassins industriels.
Mais ces avancées coexistent avec des fragilités persistantes. Les femmes restent davantage concentrées aux postes les moins qualifiés, elles ont moins accès aux promotions et sont plus exposées aux violences et au harcèlement fondés sur le genre. Les personnes ayant migré des campagnes vers les villes doivent, quant à elles, assumer une « double dépense » : financer leur logement et leur vie quotidienne près des usines, tout en continuant à soutenir leur famille dans leur province d’origine. L’urbanisation rapide renchérit les loyers et met sous pression les transports, les services et les infrastructures autour des sites de production.
Autrement dit, créer des emplois ne suffit pas à garantir une transition juste. Encore faut-il que ces emplois permettent de vivre dignement, donnent effectivement accès aux protections existantes et résistent mieux aux chocs économiques et climatiques.
Réduire l’énergie : le premier maillon d’une transformation plus large
Depuis 2016, le Geres accompagne le secteur textile cambodgien vers des pratiques énergétiques plus durables. L’analyse de 50 audits énergétiques a permis d’identifier des leviers très concrets : mieux régler les chaudières, isoler les réseaux de vapeur, réparer les fuites d’air comprimé, éviter le fonctionnement à vide des moteurs, optimiser la ventilation ou encore adapter l’éclairage aux usages réels.
Ces mesures rappellent qu’une partie des économies d’énergie ne dépend pas nécessairement de technologies lourdes. Un tuyau non isolé, une pression trop élevée ou un ventilateur laissé en fonctionnement dans une zone inoccupée peuvent générer des pertes importantes. L’application SimplEE, présentée lors de l’atelier multipartite d’avril 2025, aide ainsi les usines à partir de quelques données de consommation pour repérer et quantifier les mesures d’efficacité énergétique les plus pertinentes.
Ces connaissances techniques constituent une base solide pour réduire les coûts et les émissions des usines. L’efficacité énergétique ne résume pourtant pas, à elle seule, la résilience du secteur. Une décision d’investissement peut modifier l’organisation du travail ; une nouvelle exigence environnementale peut peser sur une usine si elle n’est pas accompagnée par les marques ; une baisse de consommation énergétique ne protège pas automatiquement les salarié·es contre la chaleur, la perte de revenus ou le non-recours à la protection sociale.
Une usine plus efficace énergétiquement n’est pas automatiquement plus juste, plus sûre ni mieux préparée aux chocs climatiques.
Partir des réalités vécues pour comprendre les interdépendances
C’est précisément l’apport de l’étude The Fabric of Impact, menée par le Geres, CARE France, CARE Cambodia et l’Alliance for Conflict Transformation, avec la contribution d’acteurs locaux, dont le Collective Union of Movement of Workers. Plutôt que de traiter séparément l’énergie, le climat, le genre et les conditions de travail, la recherche observe la manière dont ces dimensions se renforcent ou se fragilisent mutuellement.
La protection sociale l’illustre bien. Parmi les personnes interrogées, 98 % connaissaient l’existence du National Social Security Fund, la caisse nationale de sécurité sociale cambodgienne. Cette forte notoriété masque cependant une compréhension partielle des droits : conditions d’éligibilité, couverture des membres de la famille, prestations de maternité ou démarches à effectuer restent mal connues.
L’écart entre l’existence d’un dispositif et son accessibilité concrète est particulièrement important pour les personnes migrantes. Documents administratifs difficiles à obtenir, contrats temporaires ou informels, informations trop complexes et qualité variable des services peuvent limiter l’accès effectif aux prestations. L’étude relève aussi que seules deux usines de l’échantillon proposaient un accompagnement réellement adapté aux besoins des personnes migrantes, par exemple, une aide au logement ou au transport.
Le décryptage change alors de focale : la question n’est plus seulement « une politique existe-t-elle ? », mais « qui peut réellement en bénéficier, avec quelles informations, quels moyens et quelle possibilité de recours ? ».
Quand le climat franchit les portes de l’usine
Le changement climatique n’est pas un risque extérieur au fonctionnement industriel. Il agit déjà sur la santé, les revenus, les déplacements et la productivité. Parmi les salarié·es interrogé·es, 38 % déclarent avoir subi une baisse de revenus liée à des événements météorologiques extrêmes. Pendant les épisodes de forte chaleur, l’étude estime la perte de productivité à 5,5 % par jour.
Un autre résultat est particulièrement révélateur : 68 % des personnes interrogées se disent globalement préparées aux événements extrêmes, mais 8 % seulement estiment réellement pouvoir s’y adapter. Ce décalage ne traduit pas une absence de volonté individuelle. Il met en évidence un manque de connaissances opérationnelles, de financements, d’équipements, d’organisation du travail et de soutien institutionnel.
38 %
des personnes interrogées déclarent une baisse de revenus liée aux événements météorologiques extrêmes
5,5 %
de perte de productivité quotidienne estimée pendant les épisodes de chaleur extrême
68% VS 8%
se sentent globalement préparées vs se disent réellement capables de s’adapter
Source : The Fabric of Impact.
Les effets sont aussi différenciés selon le genre. En plus de leur travail rémunéré, les femmes assument encore une part importante des responsabilités de soin : lorsqu’un enfant ou un proche tombe malade pendant une vague de chaleur ou une inondation, leur disponibilité professionnelle peut diminuer. Certaines normes vestimentaires, parfois adoptées pour se protéger du harcèlement, peuvent également accentuer l’inconfort thermique. Une stratégie d’adaptation qui ignorerait ces réalités risquerait donc de reproduire les inégalités qu’elle prétend réduire.
© 2024 Nasa Dip / CARE Cambodia
Construire la transition à plusieurs voix
Aucune organisation ne détient, seule, l’ensemble de ces leviers. C’est pourquoi le Geres travaille avec CARE France, CARE Cambodia, l’Alliance for Conflict Transformation, des usines, des marques et des institutions publiques. En avril 2025, 76 participant·es ont confronté les résultats de la recherche lors d’un atelier multipartite. Travailleur·euses, directions d’usines, organisations syndicales, ONG locales, administrations, universitaires, marques et partenaires du développement ont ainsi contribué à définir une vision commune du secteur à l’horizon 2035.
Quatre conditions de changement ont émergé de ce travail collectif : développer les compétences, faire évoluer les politiques, organiser un dialogue responsable et améliorer les conditions de travail.
1. Développer les compétences
Former les équipes, les salarié·es et les prestataires aux solutions énergétiques, sociales et climatiques.
3. Organiser un dialogue responsable
Rendre visibles les arbitrages, les responsabilités et le pouvoir de décision dans la chaîne de valeur.
2. Faire évoluer les politiques
Relier normes, financements, protection sociale, urbanisme et adaptation climatique.
4. Améliorer les conditions de travail
Faire de la santé, de la sécurité et de la capacité d’adaptation des critères de performance à part entière.
Ces conditions dessinent une répartition plus juste des responsabilités. Les usines peuvent agir sur les consommations d’énergie, le confort thermique, l’information des salarié·es et l’application des protections. Les marques doivent mettre leurs pratiques d’achat, leurs critères environnementaux et leurs financements en cohérence. Les pouvoirs publics ont un rôle décisif dans la protection sociale, l’urbanisme, les infrastructures de recyclage et les normes d’adaptation. Les organisations de la société civile et les syndicats, enfin, contribuent à faire entendre les expériences des personnes concernées et à transformer les constats en solutions négociées.
L’enjeu n’est donc pas d’ajouter un volet social à un programme énergétique, ou un volet climatique à une politique de ressources humaines. Il s’agit de penser une seule et même transition, dans laquelle la réduction des émissions, la compétitivité, les droits, la santé et la capacité d’adaptation progressent ensemble.
Vers une industrie textile réellement résiliente
L’expérience cambodgienne montre qu’une industrie textile bas-carbone ne sera durable que si elle protège également les personnes qui la font vivre. Les kilowattheures économisés et les tonnes de CO₂ évitées restent indispensables ; ils doivent être mis en regard de l’accès aux droits, de la qualité des emplois, de la santé au travail et des effets de l’activité sur les communautés.
C’est dans cette articulation que le Geres apporte sa contribution : une expertise énergétique construite au plus près des pratiques industrielles, mise au service d’une démarche collective qui associe les compétences sociales et de genre de ses partenaires, les savoirs des acteurs cambodgiens et la parole des travailleuses et travailleurs. Car derrière chaque vêtement, il n’y a pas une transition à mener, mais tout un système à rendre plus juste et plus résilient.
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